
Les registres d'enquêtes et de témoignages du bailliage et comté de Belfort constituent une source précieuse pour saisir les conflits ordinaires de la société à la fin du XVIIe siècle. Derrière les formules judiciaires apparaissent des relations familiales, matrimoniales et sociales que les seuls registres paroissiaux laissent souvent dans l'ombre.
Le registre de 1681 révèle, à travers deux dépositions de début mars 1681, une affaire mettant en présence Françoise Livoir, jeune femme de Danjoutin, Jean Tisserand, de Valdoie, et leurs familles.
À cette affaire est liée la naissance, le 10 janvier 1681, d'une fille illégitime, Jeanne-Claude, dont l'acte de baptême désigne Jean Tisserand comme père.
Quelques semaines plus tard, le 2 février 1681, un document vient apporter un autre élément au dossier. Le vicaire de Belfort, chanoine de Thann, certifie que Françoise Livoir serait venue le trouver pour mettre « empeschement au mariage dernier de Jean Tisserand de Valdoye ». Elle aurait invoqué une promesse de mariage et conservé de lui un petit reliquaire d'argent, et une cravatte.
Mais quel mariage ?
La question prend toute son importance lorsque les autres sources sont confrontées. Les témoignages recueillis en mars 1681 parlent des relations entre Françoise et Tisserand, de la promesse de mariage et de l'intervention de la jeune femme auprès du vicaire.
Puis un registre paroissial fait apparaître une date qui vient troubler l'ensemble du dossier.
Le premier élément est fourni par le registre paroissial de Danjoutin, le 10 janvier 1681 (AD90 32 Ed GG 1) :

"Jeanne Claude Tisserant est baptisée le 10 janvier (1681), fille illégitime de Jean Tisserant de Valdoie et Françoise Livoir de Danjoutin."
L'acte désigne explicitement Jean Tisserand comme père et Françoise Livoir comme mère. Il établit donc une filiation déclarée dans le registre, sans permettre à lui seul de démontrer une paternité biologique.
Cette réserve prend un certain relief dans les dépositions judiciaires retrouvées. Celles-ci signalent que des soldats fréquentaient la maison de Françoise et mentionnent un certain La Forest, lui aussi soldat, qui la recherchait en mariage.
Ceci ne suffit pas à mettre en doute la filiation inscrite au baptême. Il montre toutefois que le contexte relationnel de Françoise était plus complexe que ne le laisse apparaître le seul acte paroissial.
Le 11 mars 1681, le registre des enquêtes et témoignages conserve deux dépositions (AD90 4B 145) recueillies à la requête de Jean Tisserand contre Michel Linard, agissant au nom de sa fille.
Le premier témoin, André Epinal, ne rapporte pas un événement auquel il aurait assisté. Il déclare avoir « ouy dire » à la femme de Lépine qu'elle et Françoise seraient allées trouver messire Frère [le vicaire de Belfort] afin de mettre empêchement aux bans de Jean Tisserand.
Il rapporte :
À la requeste de Jean Tisserand à l'encontre de
Michel Linard au nom de sa fille, André Epinal
demeurant à Damjoutin, par serment dépose qu'il a ouy dire
à la femme de Lepine qu'ils furent trouver messire Frere
pour mettre empeschement ès bans dudit Tisserand, disant
qu'il avoit promis [mariage] à sa fille, portant un cravatte (1)
et un reliquaire (2) qu'il luy avoit donné en promesse de
mariage. Ledit sr. Frere luy repondit que s'il n'y avoit
d'autres raisons plus fortes que ces sorte de promesse
et qu'il n'eust point en compagnie avec elle, c'estoit
peu de chose, à quoy elle repondit que ledit Tisserand
le scavoit bien, et ne volut ladite fille advouer ouy
ou non.
Deux objets apparaissent ainsi au cœur du dossier : une cravatte et un reliquaire. Ils sont présentés comme les gages matériels d'une promesse de mariage.
Le vicaire cherche, semble-t-il, à dissuader la jeune femme.
La déposition reste toutefois indirecte : André Epinal rapporte ce qu'il a entendu de la femme de "Lépine". Sa valeur doit donc être appréciée en tenant compte de cette chaîne de transmission.
La seconde déposition est celle de Nicolas Gehand, âgé d'environ vingt-huit ans. Il affirme que Jean Tisserand fréquentait Françoise à Danjoutin :
À mesme requeste Nicolas Gehand aagé d'environ
28 ans par serment depose que
ledit Tisserand frequentoit trois ou quatre
fois à Damjoutin ladite fille et que ledit Linard avoit
dit au deposant que sa fille ne voiloit point ledit
Tisserand, adjoute de plus que la mere de ladite fille avoir
dit à sa femme qu'on ne devoit point plaider ledit
Tisserand que si on luy portoit l'enfant qu'elle luy
iroit (?) rechercher. Scait bien que des soldat frequen-
toit là dedans mais ne scait precisement (#) en quel
temps et adjoute qu'un nommé la Forest soldat
recherchoit en mariage ladite fille.
Michel Livoir aurait affirmé que sa fille ne voulait pas Tisserand. La mère de Françoise aurait, quant à elle, lié une éventuelle action contre lui à la naissance de l'enfant.
Le correctif marginal précise :
« [#] sinon qu'il y a en cet este un an »
La présence d'autres soldats est également attestée, sans que le témoin puisse en préciser la chronologie. Le soldat La Forest, lui, recherchait Françoise Livoir en mariage.
Ces éléments ne permettent pas de tirer une conclusion sur la paternité biologique de Jeanne-Claude dont l'existence, il faut le noter, n'est jamais évoquée.
Insérée dans le registre a été conservé un petit biller, rédigé cette fois par le vicaire de Belfort lui-même. Il est daté du 2 février 1681.

Le billet commence ainsi :
Je soubsigne prebstre chanoine de Thann, vicaire ...
de Belfort certifie que la nommee Francoise L...
de Dampiustin se seroit presente a moy pour mettre
empeschement au mariage dernier de Jean Tisserand
de Valdoye
Interrogée sur le motif de son opposition, Françoise aurait répondu :
qu'elle avoit un petit reliquaire d'argent de luy.
Le vicaire poursuit :
Je luy res-
pondit en la desgouttant ce qu'elle songeoit de
prendre de sept ou huit enfans, elle qu'estoit
si jeune, sauf luy dis je, que vous ne soyez
trompez par luy, et qu'il ne vous aye touchez
à votre honneur, alors, il faut qu'il vous espouse
ou vous fasse mariage
Françoise et sa mère auraient alors répondu :
qu'il n'y avoit point de danger pour cela.
Moy la croyant, et mespresant telle bagatelle,
croyant mesme feur faire charitablement
je poursuivit le mariage.
Le billet se termine par ces mots :
Et plus n'en sçayt.
Puis :
Fait a Belfort le iieme febvrier 1681. Frere, prebstre chanoine vicaire indi...
Le document confirme donc sur un point essentiel la déposition d'André Epinal : Françoise s'est bien présentée devant le vicaire et a invoqué un reliquaire comme preuve d'une relation antérieure avec Jean Tisserand.
Mais c'est ici que le dossier bascule.
Le billet est daté du 2 février 1681. Or le registre paroissial de Belfort donne une autre date : le 1er juin 1680, celle du mariage de Jean Tisserand de Valdoie avec Gillette Briquelle.
Si ce mariage est bien celui auquel le vicaire fait référence, la contradiction est flagrante.
Le registre paroissial de Belfort permet d'établir qu'un Jean Tisserand de Valdoie épouse Gillette Briquelle le 1er juin 1680.
Quelques mois plus tard, le couple a un fils, Jérôme, baptisé à Belfort le 25 janvier 1681, soit quinze jours seulement après Jeanne-Claude.
La chronologie établie à ce stade est donc la suivante :
|
Dates |
Evénements |
Sources |
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1er juin 1680 |
Mariage de Jean Tisserand de Valdoie et Gillette Briquelle à Belfort |
AM Belfort, GG 11 |
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1680 |
Relations entre Jean Tisserand et Françoise Livoir |
(à travers les dépositions du AD90, 4 B 145) |
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10 janvier 1681 |
Baptême de Jeanne-Claude, fille illégitime de Françoise Livoir et Jean Tisserand |
AD90, 32 Ed GG 1 |
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25 janvier 1681 |
Baptême de Jérôme, fils de Jean Tisserand et Gillette Briquelle |
AM Belfort, GG 11 |
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2 février 1681 |
Billet du vicaire relatif à l'opposition de Françoise |
AD90, 4 B 145 |
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11 mars 1681 |
Dépositions d'André Epinal et Nicolas Gehand |
AD90, 4 B 145 |
Comment résoudre la contradiction entre les dépositions datant de début 1681 et les actes d'état-civil ? Selon les premières, en février et mars 1681, Françoise n'a de manière évidente pas d'enfant, et Jean Tisserand s'inquiète de pouvoir se marier.
D'après les seconds, Jean est marié et les deux sont déjà parents.
Précisons d'abord que l'adjectif « dernier » dans le billet du vicaire ne signifie pas que le mariage a déjà eu lieu. Le vocabulaire de l'époque ne fait pas systématiquement cette distinction stricte entre passé et futur proche : "dernier" pointe vers l'événement le plus proche dans le temps, celui qui vient d'être annoncé ou dont on parle en ce moment — pas nécessairement celui qui s'est déjà produit.
Au contraire, la conclusion « je poursuivit le mariage » confirme bien que le vicaire, malgré l'objection de Françoise, a continué la procédure jusqu'à sa célébration — ce qui implique que le mariage n'avait pas encore eu lieu au moment de l'entrevue.
En réalité, cette entrevue a clairement lieu entre la publication des bans et la cérémonie du mariage de Jean Tisserand.
Deux chronologies sont possibles :
La première : le billet du vicaire de Belfort aurait été rédigé le 2 février 1681 pour rendre compte d'une entrevue antérieure de plusieurs mois. Dans cette hypothèse, le « mariage dernier » pourrait être celui de juin 1680, alors encore à venir au moment de l'entrevue :
La seconde : le mariage ne serait pas celui de juin 1680, mais un autre événement matrimonial, et un autre marié, que les sources conservées ne permettent pas d'identifier.
La première hypothèse est séduisante parce qu'elle résout la contradiction chronologique. La seconde se heurte aussi avec le fait que, début 1681, Françoise a déjà donné naissance à un enfant. Elle serait alors plus soucieuse de démontrer la paternité de sa fille que de prouver une promesse de mariage.
Une autre difficulté concerne l'identité de la famille de Françoise.
Les documents judiciaires parlent de Michel Linard, tandis que les registres paroissiaux font apparaître le nom Livoir. Le billet du vicaire est lacunaire (rogné) à l'endroit précis où pourrait apparaître le nom de Françoise.
Un baptême célébré à Danjoutin en 1661 (AM Belfort GG11) permet toutefois d'identifier une Françoise Livoir, fille de Michel. Cette concordance rend très vraisemblable son identification avec la jeune femme mentionnée dans les enquêtes de 1681, qui aurait alors 19 ans.
Un témoignage du 21 juillet 1681 apporte un autre élément. Il associe le surnom de Lépine à Michel Livoir, alors âgé d'environ soixante ans.

Dans le témoignage d'André Espinal, c'est bien accompagnée de sa mère que Françoise Livoir / Linard a rencontré le prêtre.
Les archives permettent de retenir quelques faits.
Françoise Livoir et Jean Tisserand ont entretenu une relation suffisamment étroite pour que Tisserand soit désigné comme le père de Jeanne-Claude dans l'acte de baptême. Françoise s'est présentée devant le vicaire de Belfort et a invoqué une promesse de mariage, dont le petit reliquaire d'argent constituait, selon les témoignages, l'un des gages.
Jean Tisserand a épousé Gillette Briquelle le 1er juin 1680. Un fils, Jérôme, est baptisé en janvier 1681. Au même moment, Jeanne-Claude vient de naître de Françoise Livoir et est également attribuée à Jean Tisserand.
Puis viennent les témoignages judiciaires.
Mais la pièce centrale du dossier, le billet du vicaire daté du 2 février 1681, introduit une contradiction que les documents conservés ne permettent pas de résoudre. L'entrevue avec Françoise est-elle antérieure à la date du billet ? Le mariage dernier désigne-t-il bien celui de juin 1680 ?
La procédure engagée par Jean Tisserand contre Michel Livoir/Linard est et restera inconnue, car les audiences de la justice de la prévôté de Belfort conservées aux AD90 sont postérieures à 1685.
Les sources ne livrent, à ce stade, aucun récit continu, mais une succession de fragments : actes paroissiaux, témoignages directs ou indirects, billet du vicaire de Belfort, et documents judiciaires. Leur confrontation permet de faire apparaître une affaire familiale dont certains éléments sont attestés, tandis que d'autres demeurent dans l'ombre.
Un petit reliquaire d'argent, une cravatte, une naissance illégitime, un mariage déjà célébré et un billet rédigé plusieurs mois plus tard : les pièces du dossier sont là, mais elles ne s'assemblent pas parfaitement.
Le destin de Jeanne-Claude demeure inconnu. à Danjoutin en 1691 (AD90 32 Ed GG2) un savoyard : Simon Passier. Ils auront un enfant en 1692.
Jean Tisserand, lui, restera lié à Gillette Briquelle.
Ce que les archives permettent de saisir est un bref moment de tension autour d'une promesse matrimoniale, d'une naissance et d'une réputation familiale. Ce qu'elles ne permettent pas de reconstituer avec certitude, c'est la séquence exacte des événements.
L'affaire reste non élucidée.