Les bouches inutiles

Par LISA
Après une courte période où les menaces et les hostilités montent en puissance en Europe centrale, début août 1914 voit le déclenchement de la guerre entre la France et les Empires Centraux.

Dés le 2 août, l'ordre est donné aux personnes non utiles à la défense de la ville d'évacuer Belfort. Il s'appliqua également à certaines communes du département, comme on le voit dans le paragraphe 2-2, et sur la photographie d'illustration (gare de Giromagny).
Entre 20000 et 25000 habitants du Territoire de Belfort seront ainsi autoritairement déplacés, par trains spéciaux, vers les départements du Jura, de l'Ain et de l'Isère principalement.

1. Évacuations

Le 3 août 1914, l'Allemagne déclare la guerre à la France.
La veille, l'état de siège était institué par le président Poincaré. Ce même jour, le général Thèvenet, commandant de la place de Belfort, ordonnait l'évacuation des "bouches inutiles".

Cet ordre s'appuyait sur divers décrets (1811, 1909), permettant de contraindre à l'évacuation les personnes inutiles à la défense d'une ville ; elles étaient officiellement désignées par le terme peu flatteur de "bouches inutiles", comme on le voit sur l'affiche placardée à cette occasion :


(AD90 8R 80)

A - Les vieillards, les femmes, les enfants, les étrangers et toutes les personnes inutiles à la Défense, quitteront Belfort, soit par leurs propres moyens par les voies ferrées encore utilisables, soit gratuitement par les trains d'évacuation des Bouches Inutiles. (...)

C - (...) Les personnes qui quitteront Belfort par leurs propres moyens ne pourront emmener ni voiture, ni automobile, ni attelage, ni bétail pouvant être requis pour la Défense. (...)

D - (...) Les personnes évacuées à partir du 5è jour seront transportées gratuitement dans certaines communes de l'Ain et du Jura, où des mesures sont déjà prises pour qu'elles soient logés pendant toute la durée de la guerre.
En cas d'indigence, la nourriture sera également assurée.
Pour ce transport on utilisera, à défaut de wagons de voyageurs les wagons couverts dans lesquels les voyageurs s'assoieront sur leurs bagages personnels. (...) Chaque personne a droit à 60 kg de bagages.
Les personnes qui voudront se réfugier chez des parents habitant d'autres localités (...) pourront s'y rendre (...)

E - (...) Un recensement sommaire des biens laissés par les partants (...) sera fait (...)

 

1-1. Organisation

L'administration militaire qui chapeautait la ville a rapidement mis au point un plan d'évacuation, sur 9 jours. Nous avons 2 documents en écho à ce plan ; les deux portent le titre de "Plan XVII Journal de l'évacuation des Bouches Inutiles" (AMB 8R 5).

Chronologiquement, la première disposition est le classement des habitants en plusieurs catégories, à savoir :

Concernant la quatrième catégorie qui nous intéresse ici, 

Dans l'autre document, est détaillé le personnel "de nationalité française et non soumis aux obligations militaires maintenu dans la Place, par ordre, comme utiles à la défense", donc échappant à la 4ème catégorie :


Puis il s'est agit d'organiser les transports ferroviaires :

(...)


Ensuite on se prépare à la recherche des récalcitrants :

(...)


Pour la question des biens délaissés :

(...)

Concrètement, les expulsés ont dû remettre les clés de leur domicile à la Mairie (cf. fin du chapitre).

Pour conclure :

1-2. Éphémérides

Dans ses éphémérides de la période de la Première Guerre mondiale, Louis Herbelin (1848-1923) fournit des détails sur ces évacuations (AD90 5 J MS 22/1, Louis Herbelin, pour les 4 extraits manuscrits suivants) :

Horaires de départ des trains programmés pour le 4 août :

Le 11, un nouvel avis est adressé aux personnes concernées qui seraient encore sur place :

Le 14 août, les autorités semblent estimer que l'objectif est atteint ; l'observateur considère que la place est "débarrassée (...) des bouches inutiles" :

1-3. Difficultés

Du côté des lieux de destination, tout ne va pas cependant pour le mieux (AD90 8R 80 pour les 6 reproductions suivantes):

(10 août)

(département du Jura) 1400 personnes à Lons-le-Saunier, au lieu de 750 ; 375 à Beaufort, au lieu de 110 !
(6 septembre)
(Isère) Ne plus envoyer d'évacués vers l'arrondissement de Vienne, mais vous pouvez en diriger vers La-Tour-du-Pin, St-Marcellin ou Grenoble...
(Isère) Ne plus diriger de réfugiés à La-Tour-du-Pin, mais plutôt sur Grenoble
1-4. Retours prématurés et final

Dans la pratique, l'accueil et l'hébergement ne furent pas toujours à la hauteur des (maigres) promesses.
En effet, dés la fin du mois d'août, un certain nombre d'évacués sont revenus s'installer chez eux. Ce qui conduit le général Lecomte, commandant d'armes de la place, à prévenir l'administrateur qu'il va faire procéder à des perquisitions :

Le lendemain, le préfet fait rédiger un article de presse pour mettre en garde les récalcitrants, et féliciter les autres citoyens.


Herbelin s'en fait l'écho, le 5 septembre, et précise que les contrevenants seront cette fois expulsés à leurs frais (AD90 5 J MS 22/1, Louis Herbelin, pour les 2 extraits manuscrits suivants) :


Le 6 septembre, il relate l'interpellation en gare d'un nommé Vermot, dont il a été témoin :


Mais ces événements, s'ils furent les premiers à retenir l'attention à Belfort au début de cette guerre, passeront rapidement à l'arrière-plan d'une actualité dramatique, même si chacune des personnes évacuées connut certainement un parcours difficile.

Finalement, il apparut dés 1915 que les théâtres d'opérations se situaient loin de Belfort ; et, dés cette année-là, la plupart des réfugiés étaient rentrés chez eux.

Il y eut cependant des exceptions : certains ne regagnèrent jamais leur domicile belfortain.
Nous n'avons pas connaissance du sort qui fut réservé à leurs biens restés à Belfort ; mais la ville a conservé les clés des logements ainsi laissés en deshérence (AMB) :

AMB 5 H 15
2. Listes d'évacués

Nous disposons de deux sources :

  • 4 listes d'évacués, rédigées par les services départementaux de l'Ain, du Doubs, de l'Isère et du Jura, qui furent transmises à la ville de Belfort, et sont conservées aux Archives municipales (cotes 8H 5 et 7). Nous les avons numérisées et mises en ligne.
  • 5 listes constituées par le ministère de l'Intérieur (les 4 premières furent transmises au département et sont conservées aux Archives départementales - cote 8R 135 -, et une 5ème disponible sur le site de la BnF). Étant typographiées, elles ont pu être océrisées.
2-1. Listes départementales

Ces listes sont détaillées : certaines mentionnent la composition des familles, d'autres seulement leurs effectifs.

Voici quelques exemples, et les liens menant à chacune des listes :

AMB 5H 7/Ain

 

AMB 5H 5/Doubs

 

AMB 5H 5/Isère

 

AMB 5H 5/Jura


Ces listes ne permettent pas une océrisation, contrairement aux listes ministérielles.
Nous n'avons pas encore procédé à leur dépouillement.

Pour le Doubs, qui n'apparaît curieusement pas dans les listes ministérielles, nous avons compté 77 familles, représentant un effectif total de 187 personnes, soit un effectif moyen de 2,4 personnes par famille (souvent, le chef de famille est resté à Belfort).

Nous utiliserons ce résultat pour compléter les statistiques tirées des listes ministérielles.

2-2. Listes ministérielles

Il s'agit assurément de synthèses de rapports préfectoraux des départements de destination.

Pour chaque liste, une ligne désigne un individu, ou un groupe familial, avec la commune de résidence, et celle de destination :

Mais ces listes ministérielles sont manifestement incomplètes. D'où un questionnement sur la manière, voire la raison pour lesquelles elles ont été constituées, puis imprimées, et expédiées à des départements qui possédaient déjà des listes ... complètes.

On constate d'abord en effet l'absence de toute mention d'évacué vers le Doubs.

On peut aussi, et facilement, comparer les mentions pour une commune donnée.
Soit par exemple celle de Bourg-en-Bresse.
La première page préfectorale liste :

Dans la liste 4, où apparaissent les seuls évacués vers cette commune, on trouve seulement "Aveline Marie" en correspondance avec les 7 noms ci-dessus...

Enfin, d'après le site "Patrimoine de l'Ain", l'enquête préfectorale recense 6860 personnes dans ce département, alors que nous trouvons 1061 groupes familiaux dans l'Ain dans la liste ministérielle, ce qui représenterait un effectif par famille de plus de 6, largement supérieur à celui trouvé pour le Doubs (2,4).

Dans l'attente d'un dépouillement des listes préfectorales, nous publions néanmoins ces documents lacunaires. Le produit des océrisations, sous forme de tableaux, est disponible sur chacun des liens ci-dessous :

LISTE 1 (2343 lignes) à destination du Jura :  

LISTE 2
(768 lignes) à destination de l'Isère :
 

LISTE 3
(1356 lignes) destinations plus diversifiées :
 

LISTE 4
(1071 lignes) à destination de l'Ain :
 

LISTE 5 (
sur le site Gallica) qui apparaît comme complémentaire (230 lignes) ; destinations diverses :
 
3. Destinations

Les destinations principales des personnes évacuées furent les suivantes, les effectifs ci-dessous représentant des individus ou des groupes familiaux, tels qu'ils apparaissent dans les listes :
- ministérielles :
- préfectorales : 

  Départements : Communes :
Jura 2383
Isère 1376
Ain 1061
Haute-Saône 243
Saône-et-Loire 213
Rhône 137
Savoie 54
Ardèche 38
Drôme 28
Gard 28
Bouches-du-Rhône 25
Côte-d'Or 24
Aude 17
Haute-Marne 17
Var 12
Yonne 10
...  

Les effectifs d'accueil des évacués sont sous-évalués, pour beaucoup des départements ci-dessus

Doubs 77

 

Salins 205
Arbois 190
Lons-le-Saunier 182
Poligny 108
Champagnole 85
Orgelet 82
Beaurepaire 75
Les Avenières 75
Bourg 63
Crémieu 63
Lyon 63
Branges 62
Beaufort 61
Clairvaux 61
Virieu 57
Saint-Martin-du-Mont 53
Aix-les-Bains 51
Viriat 43
Saint-Jean-de-Bournay 42
Jallieu 40
...  

Même remarque, pour les communes ci-dessus

 


Cet article est publié par LISA sous la seule responsabilité de son auteur.

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