Serment d'un prévôt seigneurial ; qui sont les norris ?


Sceau de Georges, bâtard de Montreux (AMB AA1/11)

Par LISA
Archive : AMB AA1/11
La source archivistique dont nous partons présente un intérêt important, pour son ancienneté et la rareté de son contenu.
Elle nous donne aussi l'occasion de jeter un regard sur un sujet qui, par nature, est souvent éludé : la bâtardise.
1. La prestation de serment de 1454

Le document AMB AA1/11 est un parchemin d'environ 30 cm sur 12, anciennement plié en 3, muni d'une queue portant un sceau en très bon état.

Le support est assez bien conservé, quoique usé sur les pliures ; on relève des traces d'humidité, en particulier à droite.

Dans certaines parties du texte, l'encre a disparu :

Parfois le texte est quasiment illisible :

Il porte la date du 9 janvier 1453, ce qui doit être converti, pour notre calendrier moderne, au 9 janvier 1454 (voir ici).

Son descriptif dans l'inventaire des AMB est le suivant :

"Prestation de serment par les magistrats et Prévot de Belfort"  "1453".

1-1. Transcription et adaptation en français actuel

Je, George, norry de noble homme messire Jehan de Monstereul, chevalier, seigneur dudit lieu en partie, fais savoir à tous que,
comme tres hault, tres puissant et tres exellant prince mon tres redoubte et souverain seigneur monseigneur le duc Albert
d’Osteriche me ait commis et instituez au regisme et gouvernement de la justice et prevostez de la ville de Belfort
j’ay jurey au sains evvangilles de Dieu, touchez sur le grant alter de l’esglise collegial dudit Belfort, et par ces
presentes lettres jure et promest par mon serement et sur mon honneur, de bien lealement et justement exercer, regir
et gouverner ledit office de prevostey, de tenir jours et journées bien et dehuement & requeste de parties (?), tant pour
privez comme pour estrangiers, et tant pour le povre comme pour le riche, quand lieu et temps sera, de tenir
ferme et estauble aux prevost et chappitre de l’esglise collegial dudit Belfort, esdiz bourgeois & communaltez
de ladite ville de Belfort, grans et petiz, povres et riches, toutes et singliers leurs franchises, grâces
et confirmacions à leurs faictes et donnees par mondisseigneur d’Osteriche et ses predecesseurs, et tenir leurs autres
drois et costumes, escriptz et non escriptz dont ilz ont joiz et usez du temps passez, joyssent et usent encourt
de present, sens faire, dire, ne ale au contrere (?) en quelconque maniere que ce soit, par moy ne par autre, ne consentir que
autre y aille, couvertement ne en appert. Et ce j’ay jurey & promis, jure & promest de tenir et inviolablement observer
et accomplir sens fraude, barat et sens nulz malengin. En tesmoignaige de laquelle chouse j’ay mis mon
seel en pendant en ces presentes lettres en signe de veritey, que furent faictes et donnees le ixème jour du mois de
janvier l’an mil cccc cinquante & trois.

Je, Georges, bâtard de noble homme messire Jean de Montreux, chevalier, seigneur dudit lieu en partie, fais savoir à tous que,
comme très haut, très puissant et très excellent prince mon très redouté et souverain seigneur monseigneur le duc Albert
d’Autriche m’a commis et institué à l’administration et gouvernement de la justice et à la fonction du prévôt de la ville de Belfort,
j’ai juré aux saints évangiles de Dieu, que j’ai touchés sur le grand autel de l’église collégiale dudit Belfort, et par ces
présentes lettres, jure et promets par mon serment et sur mon honneur, de bien loyalement et justement exercer, régir
et gouverner ledit office de prévôté, de tenir jours et journées (de justice) en bonne et due forme & requêtes de parties (?), tant pour
les habitants que pour les étrangers, et tant pour le pauvre que pour le riche, en temps et en lieu, de maintenir
fermement et avec constance aux prévôt et chapitre de l’église collégiale dudit Belfort, auxdits bourgeois et communauté
de ladite ville de Belfort, grands et petits, pauvres et riches, toutes et chacune de leurs franchises et grâces,
et les confirmations de celles-ci, qu’ils ont reçues de mon-dit seigneur d’Autriche et de ses prédécesseurs, et de tenir leurs autres
droits et coutumes, écrits ou non, dont ils ont joui et usé au temps passé, jouissent et usent encore
aujourd’hui, sans rien faire, dire ni aller à l’encontre, de quelque manière que ce soit, ni consentir qu’un
autre le fasse, insidieusement ou ouvertement. Et ce j’ai juré et promis, jure et promets, de tenir et indéfectiblement observer
et accomplir sans fraude, tricherie ni aucune tromperie. En témoignage de quoi j’ai mis mon
sceau attaché à ces présentes lettres, en signe d’authenticité, qui furent faites et données le 9 du mois de
janvier 1454 (nouveau style).

1-2. Commentaires

L'intitulation, portée au recto, est en partie illisible :

La le(ttr)e ... ... de prevost
de la (ville ?) de Belfort
Serement d'ung prevost de Belfort
à la ville de dato 1453

Comme on le voit, le "magistrat" (conseil de la ville) de Belfort n'entre pas en jeu dans ce texte.

Georges, bâtard de Montreux, est donc le fils de Jean, seigneur de Montreux.
De son épouse légitime, Jean aurait eu deux fils, Ferry (Frédéric) et Antoine. À son décès, la seigneurie de Montreux aurait été partagée entre eux ; Ferry, l'aîné, obenant la partie en bleu ci-dessous, et Antoine, l'autre demi-seigneurie, aussi nommée seigneurie de Montreux-Foussemagne (4).

Georges, le bâtard, fut donc institué prévôt de Belfort par l'archiduc d'Autriche, sans doute à la demande de son père.
Il succéda à ce poste à Jean-Guillaume de Chaux, mais ne le conserva pas plus de 6 années, puisque, dés 1460, De Villèle (1) a relevé à ce poste d'autres noms : Thiébaud Damprot et Jean Tabellion, sans qu'on connaisse le motif du changement.

Le souverain cité dans cet acte est l'archiduc en charge de l'Autriche Antérieure, partie des biens habsbourgeois incluant l'Alsace (les archiducs titulaires de cette charge sont en noir et italique sur l'arbre ci-dessous).
Cette année 1454 se place dans une situation successorale complexe dans la famille de Habsbourg, qui, dans le même temps, renforce sa position politique et accède à la dignité impériale.
L'Autriche antérieure était précédemment à la charge de Friedrich IV (qui l'avait obtenue après une longue lutte contre sa belle-sœur Catherine de Bourgogne, voir notre article)  :

Ces biens devaient revenir à son fils Sigismond, mais celui-ci, mineur au décès de son père, fut placé sous la tutelle de son cousin Friedrich V, roi des Romains et futur empereur. Entre réticences de ce dernier à remettre ses biens à Sigismond et querelle de celui-ci avec Albert / Albrecht (VI), frère cadet de Friedrich, la succession prit du temps à se régler.
En tout état de cause, Sigismond n'était pas encore entré en possession de l'Autriche antérieure et c'est Albert qui tenait le rôle de souverain pour les sujets autrichiens d'Alsace, en cette année 1453-1454.

Le texte du serment dont nous disposons est assez court, et il est à noter qu'il porte uniquement sur les devoirs du prévôt en termes d'équité envers les justiciables, dans le respect des prérogatives de chaque groupe, et en particulier de celui des bourgeois de la ville.
On ne trouve rien ici sur la fidélité que le prévôt, agent seigneurial, devait à son souverain. Mais il est possible qu'un serment portant sur cet aspect ait existé, qui évidemment n'avait pas vocation à être conservé à Belfort.

1-3. Le sceau

Les sceaux (en cire) des manuscrits sont souvent perdus ou brisés. Celui-ci, par chance, a été conservé en parfait état, collé à la queue (ruban en parchemin) du manuscrit :

Renonçant à la lecture du texte périphérique, attachons-nous à l'écu du centre. Il s'agit en fait de la figure héraldique d'un lion rampant inscrit dans une bordure engrêlée (ondulée), et barré de bâtardise.

Voici, côte à côte, l'écu et une reconstitution moderne (les couleurs sont arbitraires, et diffèrent de celles présentées sur le site de la commune de Montreux-Château) :

  Page de l'auteur du dessin de départ, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons (adaptation)

Les parties creuses du sceau sont en partie comblées.

2. Norris

Il est nécessaire de faire quelques commentaires sur la traduction par le terme "bâtard" du mot norri dans ce texte. Et même, plus généralement, sur les sens de ce terme, forme ancienne de l'adjectif "nourri", que l'on rencontre jusqu'au XVIème siècle (en particulier dans les réceptions de bourgeois).

Sens attestés du mot "nourri"

La ressource de référence en matière de "moyen français" est le DMF (dictionnaire du moyen-français) de l'ATILF (analyse et traitement informatique de la langue française). Il fait la synthèse des recherches sur ce sujet en intégrant plusieurs dictionnaires, dont le remarquable FEW (Französisches Etymologisches Wörterbuch) de von Wartburg.

Sur l'entrée norri / nourri, le DMF est très succinct, et ne mentionne qu'une signification : "nourriture pour le bétail". Il faut consulter l'entrée nourrir pour trouver plus complet : sont indiqués, pour le participe passé norri, "serviteur, commensal", et même "enfant". Et sont cités des exemples où le mot est utilisé en substantif (sans d'ailleurs que la signification soit aussi nette que le sens qu'ils sont censés illustrer).

Le FEW en revanche est plus complet : il mentionne les deux sens ci-dessus, plus celui qui nous intéresse dans cet article :

Plus loin est mentionné ce qui se rapporte aux animaux domestiques : "nourrir" : élever des bêtes ; et nori : petit porc élevé dans l'année.

Occurrences rencontrées dans les archives belfortaines

Parcourons quelques sources illustrant ces 3 significations.

Concernant les animaux :

... et d'autres pors qui ne seroient point de leur norry ; AD21 B503 : 1415 (et d'autres porcs qui ne feraient pas partie de leur élevage)


S'agissant des humains, il est parfois difficile de distinguer si sont désignés de simples commensaux / serviteurs ou des enfants bâtards.

Pour débuter, voici un cas où il est possible, sinon probable, que la personne soit un simple commensal, puisqu'il ne porte pas le même nom que son "maître". Cependant, étant bourgeois de Belfort, il a sans doute un statut supérieur à celui de simple serviteur.

... Jehan Peppol, norry messire Guillaume de Merrecourt ; AMB BB1, liste des bourgeois forains en 1442.

Dans quasiment tous les autres cas, le sens de "bâtard" est plus que probable. Le père naturel est alors un bourgeois, un ecclésiastique ou (rarement) un noble.

Voici un exemple assez particulier :

(...) ont recongneuz estre bourgeois & filz de
bourgeois ceulx que s'ensuiguent, c'est assavoir Perrenat
& Henry, norry messire Jehan Henry, Jehan
& Henry, norry messire Pierre, et Henry, norry
messire Jehan Thomais, lesquelx ont fait la (...) AMB BB1, réception de bourgeois, 1464

Messire Jehan Henry est probablement Jean Horry, de Froideval, chanoine attesté de 1439 à 1481, et messire Jehan Thomais, un autre chanoine, de 1451 à 1479. Messire Pierre est peut-être Pierre de Foussemagne, chanoine de 1434 à 1457 (2).

Leurs 4 fils bâtards sont en bloc reçus comme bourgeois et fils de bourgeois (ce que leurs pères ne sont pas)

Terminons par un exemple procurant une vision plus intime d'une famille, dans des circonstances peu courantes :

Donation à la norrie

Le 12 août 1566, Guillaume Holriat, fils de feu Nicolas, de Vescemont, s'apprête a aller au service de la saincte crestienté en faict de guerre contre les infidèles de notre saincte foy catholique.

Dans la crainte de ne pas revenir, il fait donation de plusieurs de ses biens à 3 personnes de sa famille :

La première citée est : Marguerite, ma norrie ; elle est d'ailleurs la mieux servie.

Le suivant est Bastien Holriat, son frère.

Et la troisième :

(Et) pour plusieurs bons et aggreables services,
amours et dilettions (3) à moy faict et demonstrez
par effect par Annate ma servante, mère de ladite
Marguerite, aussi pour m'avoir icelle aider à norrir (...)
AD90 2E1/1

Annatte, servante et concubine, est également bien servie : Guillaume lui donne sa part de maison et de tout le terrain qui en dépend à Vescemont, avec d'autres pièces de terre.


Nous avons vu que certains bâtards pouvaient bénéficier de l'appui de leur père (surtout finalement quand ceux-ci n'ont pas d'enfants légitimes, ce qui est évidemment le cas des ecclésiastiques). La société rurale des XVème et début du XVIème siècle était peut-être plus tolérante que d'autres, ultérieures ; en particulier, les enfants illégitimes des prêtres ne semblaient pas particulièrement stigmatisés.
On peut s'interroger sur l'emploi systématique du mot "norri", au lieu de "bâtard" (bastard), très fréquent pourtant à la même époque dans d'autres lieux. Était-ce pour éviter le côté péjoratif de ce dernier terme ? Ou pour laisser planer une ambiguïté hypocrite sur la nature de ces progénitures ?
Il est cependant certain que, la plupart du temps, les enfants nés hors mariage, quand ils survivaient, connaissaient une existence encore plus difficile que leurs contemporains légitimes.


Notes
1. De Villèle, Bruno, Belfort à la fin du Moyen-Âge, 1971
2. Colney, Michel, Les paroisses du territoire de Belfort des origines au début du 19e siècle, 1993.
3. Dilettion = dilection : grande affection, amour porté à qqn (DMF)
4. Bardy, Henri, Revue d'Alsace, 1857 (pp. 132-137)

Cet article est publié par LISA sous la seule responsabilité de son auteur.

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