Difficultés de datation


Extrait de : The workings and signing of a marriage contract. Engraving by Abraham Bosse, 1633. Wellcome Collection. Public Domain Mark

Par LISA
Plus les documents sont anciens, plus ils sont rares et précieux.
Surtout quand ils renferment des détails sur les personnes ou les événements. À condition toutefois qu'ils soient dûment datés.

Aux archives municipales de Belfort, un document intitulé État récapitulatif des censes dues "après les guerres" (donc après 1648), coté CC51/12, a attiré notre attention ; malheureusement, il ne porte pas de date.

Avec un second document, coté DD 19/14, malgré un état bien dégradé, et un descriptif un peu décourageant (cf. ci-dessous), nous avons eu plus de chance.

Examinons ces deux sources.

1. Document CC 51/12

Le document est en parfait état. Il comporte 8 pages, rédigé sous la forme en usage pour les terriers, avec une liste des redevables et le montant de leur cense annuelle ; et, parfois, des mentions marginales actualisant l'article.

Comme toutes les guerres, celle de Trente Ans a été à Belfort suivie par une période de reconstructions, sous l'égide d'un nouveau souverain, avec des pouvoirs administratifs en mutation. Et, même si l'administration communale ne connaît pas de véritable chamboulement, beaucoup de documents ont été perdus.
Aussi, pour faire le point sur les redevances dues à la ville, et assurer ses recettes, les bourgeois (c'est-à dire le conseil de la commune, appelé Messieurs dans l'extrait ci-dessous) font appel à deux personnes ayant certainement eu bonne connaissance des affaires de la ville avant le conflit.
Il ne s'agit apparemment pas de personnages ayant eu des positions importantes avant la guerre, mais d'un "simple" bourgeois, Jacques Vingarte, et, curieusement, de "la vieille bonne femme".

Le terme de bonne femme, fréquemment utilisé dans les documents antérieurs à 1700, désigne une accoucheuse au service de la ville (qui en général la logeait), intervenant au domicile des parturientes.
La vieille bonne femme peut donc se traduire par "l'ancienne sage-femme". On peut penser qu'elle est alors à la retraite, et reçoit un pécule de la ville.

Jacques Vingart, sous la forme la plus courante de son nom (aussi Wingart, Vuingart, Weingart...) est présent dans nos archives de 1627 (baptême d'un enfant) à son décès en 1673 à (environ) 80 ans. Il a été marié deux fois, d'abord avec Catherine X, puis, en 1637 avec Simone Frériat, veuve de Jean Claude Coillet.
Nous ne connaissons pas sa profession, mais, en 1650, témoin à un mariage, on le désigne comme "honorable homme Jacques Vingart".

Sa déposition nous conduit donc, pour la date de ce document, à la fourchette 1648-1673. Les marges de l'intervalle sont les moins probables, celle du début pour sa trop grande proximité avec les événements, et celle de la fin pour l'âge du déclarant.

Les mentions des individus dans ce compte doivent être utilisées avec prudence.
Par exemple, à la page 1, on lit Vuillemin Denier et depuis George Malblanc. Ce qui signifie que le second est le successeur du premier, dans sa maison, et donc que Vuillemin Denier est probablement défunt (ce que confirme l'occurrence du nom, entre 1577 et 1586).
Plus généralement, rien ne garantit que les titulaires des lots cités soient encore en vie au moment de la rédaction de la pièce.

Ce sont les mentions marginales qui nous permettent de faire des hypothèses plus précises.

La première indique que le sr. Vuillin est maître bourgeois :


Or, sur la période, on sait que Richard Vuillin a exercé ce mandat à 6 reprises, sur les exercices 1655-1656, 1658-1659, 1661-1662, 1663-1664, 1665-1666 et 1667-1668.
C'est donc un personnage important. À son décès, à Giromagny en 1688, à (environ) 60 ans, il est dit olim Belforti consul, et il est enseveli dans le cloître de l'église collégiale.

Comme toute mention marginale, celle-ci est postérieure à la rédaction. Mais, comme elle en reprend les mêmes termes (le "maître bourgeois Vuillin"), cette postériorité est sans doute courte.

L'autre mention marginale intéressante figure à la page 4 du document :

Un certain Claudat Febvre / Faivre est redevable de 5s. pour les degrez devant sa maison. En marge, il proteste n'estre atenus de payer, la maison luy estant vendue franche en l'an 1664.

En tout état de cause, l'acquisition ayant eu lieu en 1664, la mention de la propriété de ladite maison par le même individu n'a pu qu'être postérieure à cette année.
Vu les années du magistrat de Richard Vuillin, on peut finlement encadrer la rédaction de la pièce entre 1664 et 1668.

Comme, pour nos dépouillements, il nous faudra choisir une année, nous tranchons arbitrairement pour le milieu de la fourchette : 1666, avec une incertitude de 2 années.

2. Document DD 19/14

Au contraire du précédent document, DD 19/14 est en mauvais état (récemment restauré). Dans les premières pages (il en compte 44), le premier tiers du texte est perdu :

Comme, en général, la date de la rédaction est mentionnée en tête de document, le premier ressenti est plutôt pessimiste, d'autant que l'inventaire des AMB ne fournit que la date de la copie :

Pièces de procédure très anciennes en écriture gauloise (sic), rongées et déchirées, concernant (...)
      mauvais état     1612 

Pour mémoire, rappelons que l'écriture gauloise est une notion purement fantaisiste, héritée des premiers rédacteurs de ces inventaires ; nous jetterons plus loin un regard sur les écritures du XVIème et du XVIIème siècle dans ces archives belfortaines.

Le contenu de cette pièce de justice est une présentation d'un procès entre les habitants du village d'Évette, plaignants, et les bourgeois de Belfort, au sujet de droits de pâturage dans le bois du Salbert ainsi que d'étangs et prés situés derrière le Salbert. Cette présentation est suivie d'une enquête portant sur 6 points (seuls deux ou trois sont lisibles entièrement), auprès d'habitants de Sermamagny, Lachapelle-sous-Chaux, Chaux, Valdoie, Giromagny, Belfort, et de quelques villages plus éloignés (Haute-Saône actuelle).


Passons à présent à la question de la date de l'original.

Et là, une bonne surprise (relative) nous attend ; en tête des dépositions, on découvre ceci :

(...) le vendredy avant (midi ...) en l'an 15?? mil cinq cent (...)

Si les rongeurs nous ont volé la date écrite en toutes lettres, il nous ont par chance laissé sa mention en chiffes.
Mais pourquoi est-elle biffée ?

D'abord, n'oublions pas que ce texte n'est pas un original, mais une copie datée de 1612 (voir ci-dessous). On peut écarter une transcription intentionnelle d'une rature. Le respect des scribes pour les textes anciens n'allait pas jusque là !
Le clerc du XVIIème siècle se serait-il alors trompé en transcrivant l'original ? C'est peu probable, et quand bien même, il pouvait modifier un chiffre erroné.
Il est quasiment certain qu'en réalité, il a par erreur noté la date en chiffres (arabes) puis, s'apercevant de sa bévue, il l'a barrée et retranscrite en toutes lettres.
Ceux qui sont familiers des documents de cette époque le savent, on y rencontre très peu de nombres écrits en chiffres arabes. On y répugnait, cette pratique était considérée comme inconvenante. L'usage était de noter les nombres en chiffres romains ou, comme ici, en toutes lettres (1). L'une comme l'autre de ces écritures étant fastidieuse, combien de fois, comme dans ce document d'ailleurs, rencontre-t-on l'expression "an susdit" !

Cette transgression à la règle nous donne une chance de connaître l'année de l'original, mais, malheureusement, le rédacteur ne la commet qu'une fois, ce qui nous prive d'une vision large de sa graphie des chiffres.
Regardons de plus près cette année :

Les deux chiffres décisifs, les derniers, sont malheureusement les moins lisibles.
Le dernier est un 6 ou un 5, ce qui ne fait pas une grosse différence ; par contre, le précédent peut être un 1 (similaire au premier, y compris avec sa petite boucle -ou patte- inférieure) mais aussi ... un 6 ; ce qui nous donnerait une incertitude de 50 ans, difficilement acceptable.

 

2-1. Indices dans le texte

Le texte est long et on peut espérer y trouver des indices.

Sur le contenu, les litiges entre les communautés sur les terres du Salbert sont tellement récurrents avant la Révolution qu'on ne peut guère espérer d'information discriminante.

Reste les personnes citées. Elles sont une quarantaine ; certaines d'ailleurs n'ont pas de patronyme, tel celui-ci qui est désigné par ses ancêtres sur deux générations :

Jean filz de fut Demoingey filz de fut Mechilot d'Evettes

Les habitants des villages sont de toutes manières peu documentés, et portent souvent, quand ils en ont, des noms peu distinctifs.

Conrault de Botans Mercier

Par contre, à la 40ème page, on trouve ceci :

Les bourgeois de Belfort nous sont mieux connus, grâce aux registres de bourgeoisie et aux comptes communaux.
Celui-ci, Conrrault de Bottans Mercier a de plus l'avantage d'avoir un prénom (forme locale de Conrad) et un nom-surnom peu courants.
Il a même en fait deux surnoms : de Bottans et Mercier (le scribe de la copie commet deux erreurs : Conrranld au lieu de Conrrauld -une finale en anld est à exclure-, et Mecier au lieu de Mercier -le r devant être abrégé sur l'original, comme ci-dessous-)

Au XVIème siècle, Conrault est maître bourgeois en 1505, 1510, 1513, 1520, 1522 et 1523, alternativement sous l'un ou l'autre de ses "noms", rarement des deux :

Sol(vit) compt(ant)
aux comptes
de Co(n)rauld
de Botans M(er)c(ier)
maist(re) bo(ur)g(eois) oud(it)
an.
(mention marginale d'une réception en
bourgeoisie du 17 mai 1514)

B. de Villèle (3) a relevé qu'il était fils de Jean-Guillaume le Mercier, auquel il avait succédé en 1483 (4). Notons de plus qu'au delà de 1540, aucun individu pouvant correspondre à une telle identité n'apparaît plus dans les sources belfortaines, ce qui pénalise fortement l'hypothèse des années 1560.

Pierre Fingerlin

Le second personnage cité dans cette copie qui nous fournit des indices est aussi un belfortain. Ce n'est pas cette fois un déposant, mais le rédacteur de l'acte initial.

Il est cité par le copiste à chaque fois qu'il a signé l'original :

Il est assez facile de suivre sa trace dans les autres documents belfortains dont nous disposons. Sa carrière de scribe / tabellion / clerc de la ville commence avant 1515 et s'achève avant 1543 (5). Il est certainement apparenté à Me Léonard Fingerlin, scribe pour la ville dans la seconde moitié du XVème siècle, et qui était originaire de Réchésy.
Son écriture est assez reconnaissable, comme on peut le voir ci-après.
Les comptes de 1543 et les suivants sont rédigés par son successeur, Christophe Besançon.

Là encore, une date de la décennie 1560 est impossible.

Conclusion

Pour la date de notre document, tout nous porte donc à estimer que la lecture 1565 / 1566 est à exclure.

Nous retenons donc une datation à l'année 1515, sans doute en octobre ou novembre.

Cette date cadre bien avec l'âge de 60 ans donné pour Conrault de Botans qui, né vers 1455, aurait une trentaine d'années pour son premier magistère (1483), et moins de 70 pour son dernier (alors qu'il aurait au moins 100 ans en 1565).

2-2. L'original et la copie

Commençons par la copie.

La date de sa rédaction est mentionnée, mais déjà quasiment illisible, à la dernière page :

Aujourd'huy (sec)ond jour du mois de mars l'an mil six (cent)
douze (...)

L'histoire du document original nous est narrée juste après :

(...) coppie sur l'originaul des enquestes cy
devant escriptes et mentionez. À quel originaul
avons retrevé esgaré, la requeste devant escriptes, les
articles posez deschirey et derompus et aussy le dernier
tesmoings perdus et esgarey, le surplus retrevé sainement
escript qu'avons renduz et releuz de mot en aultres
et collationné sur ledit originaul à miex et qu'il
nous at esté possible (...)

On voit que la langue est encore assez ancienne.
Malheureusement l'original, qui avait été retrouvé en mauvais état, a été à nouveau perdu après cet épisode...

À défaut de l'acte original, mais nous possédons beaucoup de documents écrits de la même main, celle de Pierre Fingerlin.

C'est l'occasion d'ouvrir une petite fenêtre sur son écriture, clairement plus archaïque que la précédente :


(...) d'ung chacung cinqt solz, passé par prévost, maistre bourgeois & conseil (CC4 10, 1536) (2)

L'archiviste ayant jugé "gauloise" la graphie de 1612, comment pouvait-il qualifier celle de Pierre Fingerlin ?

Dans cet article, nous n'irons pas plus loin sur le contenu de ces deux pièces. Leur dépouillement est prévu, avant peut-être une synthèse du second, dans le cadre des questions relatives au Salbert.


Notes
1. Pour l'anecdote, mentionnons la curieuse pratique de certains notaires du XVIème siècle qui numérotaient les titres dans les inventaires de la manière suivante : A B, C, ..., Z, AA, BB, CC, ..., ZZ, AAA, BBB...
2. On trouve dans le mot conseil l'abréviation classique 9 pour la syllabe con.
3. Bruno de Villèle, Belfort à la fin du Moyen-Âge, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, 1971
4. Par contre, il ne remarque pas que Jean-Guillaume de Bottans, maître bourgeois en 1473, ne fait qu'un avec Jean-Guillaume Le Mercier, maître bourgeois en 1472...
5. Mention de Pierre Fingerlin comme scribe / clerc de la ville en 1540 :

Christophe Besançon occupant les fonctions de clerc de la ville en 1543 :


Cet article est publié par LISA sous la seule responsabilité de son auteur.

Pour envoyer un message ou un rapport concernant cet article, veuillez vous connecter.