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L'Hiver des Cosaques : État-civil de Pérouse

par LISA & D. J. L., sur une proposition de Denis C.



Autre article : liste des bourgeois de Belfort aux XVème et XVIème siècles.


1. Indexation de l'état-civil de Pérouse


En indexant l'état-civil de Pérouse, Denis C. nous a fait observer le nombre considérable de décès pour l'année 1814 :

En ce qui concerne Pérouse, j'ai été surpris par le nombre de décès de l'année 1814 !
Auriez-vous connaissance d'un fait historique ou du passage d'une épidémie qui aurait pu provoquer cette hécatombe ?
Enfin, demi-hécatombe ! il n'y a "que" 55 trépassés, 46 adultes de plus de 10 ans, 28 femmes pour 18 hommes, et les décès sont concentrés sur les mois d'avril (20) et de mai (11).
J'ai regardé la moyenne sur les 10 années précédentes; c'est 12 décès par an.

Nous avons cherché à en savoir d'avantage.

2. Statistiques sur une décennie


Le diagramme suivant représente, le nombre (brut) de décès au cours de chaque année.


Il apparaît un décalage entre Belfort, où les décès présentent un maximum en 1813, et le reste de ce qui n'était pas encore le TdeB, où il se produit un pic brutal en 1814. Nous examinerons ces différences de plus près ci-dessous.

Plutôt que le nombre brut de décès, il est préférable de nous intéresser au taux de décès par habitants.
Il importe d'abord de préciser que, sur cette période, pour la France, il se monte environ à 30 décès pour 1000 habitants.
Dans la carte ci-dessous, nous avons réparti les communes en 5 classes ; la première regroupe les communes où il s'est maintenu à une valeur inférieure ou égale à la normale. Pour la dernière (rouge foncé), il s'est établi à un niveau d'environ 4 fois la moyenne ! (les décès à Moval sont indisponibles pour 1813-1815)


Les 10 communes détenant le triste record du taux de mortalité sont :
Bermont 148
Pérouse 144
Boron 135
Fêche-l'Église 134
Montreux-Château 132
Vellescot 113
Chèvremont 111
Faverois 106
Bavilliers 106
Lebetain 101

Il est clair que le phénomène ne s'est pas limité au département ; c'est ainsi que, en allant du côté du Haut-Rhin voisin, on a relevé un chiffre sidérant : la commune de Valdieu a connu, en cette année 1814, un taux de décès de 231 pour 1000, c'est à dire que pratiquement le quart de la population est décédé, essentiellement au mois de mars !

Pour l'ensemble des communes du département, l'essentiel des décès est survenu entre février et avril ou mai.

3. Les événements de la fin du Ier Empire


Entre décembre 1813 et 1815, la France traverse une sombre période : défaite des troupes napoléoniennes en Allemagne contre l'Europe coalisée, début de l'invasion, puis abdication de l'empereur et occupation étrangère.
Voir à ce propos l'article Un citoyen de Chaux assassiné par les troupes d’occupation

La situation sanitaire particulière dans la "trouée de Belfort" est très certainement liée aux événements militaires qui mettent le secteur (une nouvelle fois) en première ligne : en décembre 1813, les coalisés franchissent le Rhin, alors que l'armée impériale reflue en ordre dispersé.
En décembre 1813, débute le siège de Belfort. On trouvera ici une relation détaillée de ces événements.

Extrait du "Messager Boiteux" de 1815 / AD90 5 Ph 325 (note 1)

Complément : Cette situation trouve une illustration dans une note en marge des registres d'état-civil de Chèvremont en 1813 :

Les actes suivants sont de nul effet, ayant été seulement pasées faute de registres, n'ayant pu en avoir à cause du blocus de Belfort qui a commencé le 23 décembre 1813
Cette pénurie de documents administratifs amène donc l'officier d'état-civil à inscrire les actes de 1814 dans le registre de 1813.

Les troupes françaises, qui viennent de subir la lourde défaite de Leizig, sont en très mauvais état. Elles sont atteintes de dysenterie et surtout du typhus exanthématique, transmis par les poux : la maladie de la pauvreté, de la famine, des guerres.


Le typhus de Mayence, Raffet, Le Roux, via Wikimedia.

Vu les connaissances sanitaires et médicales de l'époque, et la désorganisation administrative due au conflit, cette maladie était fréquemment mortelle.

Ces éléments n'expliquent toutefois pas pour quelle raison la mortalité à Belfort a connu un pic dés 1812.
Il faut à ce stade rappeler la présence à Belfort d'un l'hôpital militaire, installé depuis Vauban, d'où la contagion a pu se répandre et ultérieurement gagner les campagnes.

4. Les soldats malades et les épidémies


Cette hypothèse nous a conduits à reprendre les actes de décès de Belfort, et à dénombrer les décès de militaires.
Le tableau ci-dessous donne le résultat de ce décompte, non plus cette fois avec les décès bruts, mais avec les taux de mortalité pour 1000 habitants, pour la campagne d'un côté, et pour Belfort de l'autre :



On ne constate plus cette fois de divergence entre la mortalité des habitants (civils) du chef-lieu (vert) et ceux de l'ensemble des autres communes (bleu), même si la première demeure toujours supérieure à la seconde.

Une forte mortalité a affecté, en 1812 et 1813, les militaires hospitalisés à Belfort. Sachant que ces soldats étaient victimes de diverses maladies contagieuses, dont le typhus, il est très probable que la mortalité qui touche, très fortement, début 1814, aussi bien les résidents belfortains que ceux des campagnes a pour origine les soldats malades.

Pour Belfort, l'origine de la mortalité est donc clairement identifiée.

Pour les campagnes, plusieurs hypothèses peuvent être évoquées :
  • une extension aux campagnes avoisinantes du phénomène belfortain ; mais ceci n'explique guère que des villages plus éloignés (Montreux-Château, avec prolongement dans le Haut-Rhin voisin ; et tout le sud du département) soient si fortement touchés,
  • des restes des armées refluant après les défaites de la campagne d'Allemagne,
  • des régiments reconstitués montant défendre le Rhin et stationnés autour de Belfort,
  • des groupes de prisonniers russes abandonnés en route par les armées napoléonnienes en déroute,
  • l'arrière-garde et les ambulances des troupes alliées (bavarois, wurtembergiens ...) occupées au premier siège de Belfort,
  • et enfin, plus inattendu, des groupes de prisonniers ramenés de la guerre d'Espagne par Napoléon pour creuser le canal du Rhône au Rhin (à Bourogne, Valdieu...) et plus ou moins laissés à l'abandon pendant cette période trouble
On a dit plus haut que la mortalité en France est aux alentour de 30 pour 1000 sur la période considérée.
De manière plus précise, on peut tracer la courbe ci-dessous (1)



On observe ainsi une corrélation des taux belfortains (maximum en 1813-1814, maximum secondaire en 1817-1818) avec ces valeurs au plan national. Avec des valeurs considérablement plus élevées pour les premiers.

Pour expliquer globalement le phénomène, une circonstance aggravante est sans doute à ajouter : la rudesse du climat.
L’hiver 1813-1814 (appelé Hiver des Cosaques) est un des plus rigoureux du XIXe siècle, avec un écart de température moyenne de 2,3 °C au-dessous de la température moyenne des hivers du siècle (2). Il a été aussi particulièrement hâtif ; graines gelées, presque pas de semailles ; -12,5° à Paris en février ; printemps extrêmement frais et sec (3).
L'épidémie touchant la campagne s'est donc déclenchée au plus froid de l'hiver, est s'est prolongée jusqu'à un printemps long à venir.

Toutes ces circonstances ont dû se conjuguer pour provoquer, dans certains villages, une véritable hécatombe, que le travail de nos bénévoles a permis de remettre en lumière.


RÉFÉRENCES

2 Sur l'histoire du climat en France : le XIXe siècle, Javelle, Le Roy Ladurie, Rousseau


NOTES

1 D'après diverses documentations, la ferme Klopfenstein se situait (au début du XXème siècle) rue du Lycée, entre la gare et le fort des Barres.

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